Dans un climat de tensions persistantes dans la région des Grands Lacs, la République démocratique du Congo a réaffirmé, début octobre 2025, une position sans équivoque : la signature de l’accord économique régional, intégré à l’accord de paix de Washington signé le 27 juin 2025, est suspendue jusqu’au retrait complet des troupes rwandaises de son territoire. Cette exigence illustre les défis complexes auxquels la région fait face, où les impératifs de sécurité nationale entravent les ambitions d’intégration économique.

Signé sous la médiation des États-Unis, l’accord de Washington marque une tentative ambitieuse de mettre fin à des décennies de conflits entre la RDC et le Rwanda. Paraphé le 19 juin et finalisé le 27 juin 2025 au Département d’État, en présence du secrétaire d’État Marco Rubio, des ministres congolais Thérèse Kayikwamba Wagner et rwandais Olivier Nduhungirehe, il repose sur quatre piliers : respect de l’intégrité territoriale, cessation des hostilités, désarmement des groupes armés comme les FDLR, et création d’un Cadre d’intégration économique régionale (CIER) pour promouvoir la coopération sur les minerais stratégiques, l’énergie et les infrastructures. Un Mécanisme conjoint de coordination de la sécurité (JSCM) a été établi pour superviser ces engagements, avec des opérations contre les FDLR lancées le 1er octobre 2025.

Cependant, le CIER, qui devait être signé le 4 octobre, a été bloqué par Kinshasa. Le président Félix Tshisekedi a ordonné la suspension, exigeant le retrait de 90 % des 4 000 à 7 000 soldats rwandais présumés présents dans l’est du pays, accusés de soutenir le Mouvement du 23 mars (M23). Cette condition reflète les préoccupations de souveraineté de la RDC, alors que l’est du pays, notamment le Nord-Kivu et l’Ituri, reste en proie à une crise humanitaire aggravée par les violences du M23, qui contrôle Goma et Bukavu depuis début 2025.

Priorité à la souveraineté

« Aucun partenariat économique ne peut prospérer dans un climat d’insécurité et d’ingérence étrangère », a déclaré un haut responsable congolais, résumant la position de Kinshasa. Cette fermeté est soutenue par la société civile, qui craint que le CIER ne légitime l’exploitation des minerais congolais via le Rwanda, accusé de profiter des ressources de l’est congolais pour financer des groupes armés. Des analystes locaux mettent en garde : avancer sur l’accord économique sans garanties sécuritaires pourrait « institutionnaliser la perte de contrôle du Kivu ». Dans un message adressé aux populations de Goma et Bukavu, Tshisekedi a promis que « la paix et votre avenir sont au cœur de nos actions ».

Le Rwanda, par la voix de son ministre Nduhungirehe, a qualifié cette suspension de « prétexte médiatique », insistant sur la séparation des volets sécuritaire et économique. Kigali souligne que le JSCM a fixé un calendrier de retrait des troupes entre le 21 et le 31 octobre 2025, et que des opérations conjointes contre les FDLR ont débuté comme prévu. Le troisième Comité de surveillance conjoint (JOC), tenu début octobre, a également acté un échange de prisonniers et la reprise des pourparlers de Doha avec l’Alliance Fleuve Congo/M23, prévus pour la semaine du 6 octobre.

Les États-Unis, principaux médiateurs, expriment leur frustration face à ce blocage, voyant dans le CIER un outil pour stabiliser la région et attirer des investissements dans les minerais critiques (cobalt, coltan, lithium). L’Union africaine et l’ONU, via la MONUSCO, appellent à une désescalade et à une vérification indépendante des engagements. La France et la Belgique, tout en saluant l’accord initial, insistent sur la nécessité de progrès concrets.Sur le terrain, la situation reste volatile. L’AFC/M23 a renforcé ses effectifs avec plus de 9 350 recrues formées à Tshanzu, bien que trois de ses commandos se soient récemment rendus aux Forces armées de la RDC (FARDC). Ces développements contrastés soulignent l’urgence d’un cessez-le-feu durable avec le M23, au centre des négociations de Doha.

Pour Kinshasa, la présence de troupes rwandaises et le contrôle du M23 sur des zones stratégiques rendent toute coopération économique prématurée. Le CIER, bien que prometteur pour l’intégration régionale, risque de rester lettre morte sans confiance mutuelle.Les prochaines semaines seront cruciales. Le retrait rwandais, prévu à partir du 21 octobre, et les pourparlers de Doha sur le M23 seront des tests décisifs pour l’accord de Washington. Une médiation renforcée par l’ONU et l’UA, potentiellement assortie de mécanismes de vérification indépendants et de sanctions ciblées, pourrait débloquer la situation. En attendant, la RDC maintient sa ligne rouge : la souveraineté et la paix priment sur toute ambition économique.


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